Pourquoi comment ?

Pourquoi comment ?
Bienvenue jeune internaute!
Te voilà sur Tiroir à pensées.
Qu'est-ce que c'est que ça? te demandes-tu incrédule.
Eh bien, c'est très simple, tu vas voir.
J'aime écrire. Du coup, j'écris des histoires. Courtes. Longues. Moyennes.
Et m'est venu l'idée de les publier pour avoir des avis bien sûr, pour le plaisir d'être lu aussi ...
Je te fais confiance là dessus, n'hésite pas à laisser ton avis, positif ou négatif, du moment que ça rime avec constructif, il n'y a aucun souci.
Je te remercie d'avance.
Je sens aussi que, histoire de rendre ce petit blog moins terne (dans la forme, j'veux dire, hein! ^^), j'agrémenterais sûrement les articles de photos personnelles (ayant un rapport avec la nouvelle of course! Sinon, où va-t-on?)

Et là des gens qui écrivent bien aussi:
Sorti de ma Plume

Bonne visite!

Nicow

# Posté le mardi 19 décembre 2006 17:53

Modifié le mercredi 25 juillet 2007 08:46

Sans titre pour le moment

Elle lisait un magazine, les jambes croisées, et le pouce glissant sur sa lèvre inférieure, l'air concentré.
Il la regarda longuement en serrant les dents.

- Je vais partir, murmura-t-il.

Avait-elle entendu ? Tout laissait penser que non. Elle continuait à lire.

- Je vais partir.

Cette fois, elle avait entendu, c'était sûr. Il l'avait dit bien plus fort, en tentant de contrôler les tremblements dans sa voix.
L'estomac noué, secoué de tics nerveux, il attendait sa réaction en se tordant les doigts.
Il serra encore plus les dents, en voyant qu'elle ne réagissait pas. Par pure provocation.
Elle prenait un malin plaisir à ne pas prêter la moindre attention à cette simple phrase qui lui coûtait tant, et qui lui semblait la dernière solution pour le faire réagir.

- Et je ne reviendrais jamais.

Putain. Ce n'était pas le moment de pleurer. Pourtant, à peine les mots avaient-ils franchi ses lèvres que ses yeux s'étaient emplis de larmes piquantes.
Elle daigna lever les yeux de son magazine au bout d'un long moment et le toisa d'un air faussement surpris.

- Ah et alors ?

Il la détesta. Pendant une fraction de seconde, il voulut la frapper de toutes ses forces, lui faire mal, la tuer même. Et juste après, il se rappela qu'il l'aimait par-dessus tout, qu'il était totalement dépendant d'elle, que jamais il ne pourrait s'en passer.
Sa colère redoubla.
Piégé.
Il était piégé. Il n'aurait jamais le cran de partir et il le savait. Mais en restant, elle allait l'humilier une fois de plus, et lui rappeler combien elle lui était supérieure.

- Arrête, je t'en supplie arrête.

Elle leva les sourcils et prit un air innocent.

- Arrêter quoi ?
- MAIS ÇA !
- Je ne vois pas de quoi tu parles.

Et elle retourna à son magazine, avec le soupir contrarié de la personne dérangée pour rien.
Il resta là pendant un moment, ne sachant que faire, ne sachant ce qu'il devait faire.

- Tu m'aimes ?

La question était tombée d'un coup, comme un poids trop lourd enfin lâché. Bien qu'il n'y ait pas un bruit, le silence se fit soudain.
Il la fixait durement, le regard brouillé par la passion, la haine et les larmes qu'elle lui inspirait.
Deux petits mots. Deux petits mots de rien du tout qu'il n'avait jamais posé à personne d'autre qu'elle. Deux petits mots qu'il pensait réserver aux femmes. Deux petits mots.
Elle ne lisait plus. Elle fixait toujours son magazine, mais ne lisait plus, manifestement troublée.
Il vit cette réaction comme une victoire. Enfin il la faisait sortir de son indifférence, même si l'humiliation lui masquait le goût de la satisfaction.
Elle releva le visage, il trembla.
Son regard se perdit dans le vide, il retint son souffle.
Et d'un coup, elle attrapa son regard, et ne le lâcha plus. Elle tentait d'y lire quelque chose.

- Et toi tu m'aimes ? demanda-t-elle finalement.

Elle ne se moquait pas. Elle voulait vraiment connaître la réponse.

- Mais oui.

Elle leva les sourcils d'étonnement.

- Oui, je t'aime. Je t'aime tout le temps.
- Comment ?
- Je ... je ...

Il sentait ses joues s'empourprer et sa pudeur le gagner. Mais son regard interrogateur le persuada de continuer.

- Quand tu n'es pas là, tu me manques. Quand tu es là, j'aimerais que tu sois encore plus près. J'aimerais que nos corps se fondent en un seul. J'aimerais qu'on s'appartienne entièrement. Quand je t'embrasse, je voudrais avaler ton corps entier, quand je te touche, je voudrais toucher ton essence. Je te veux en moi et je veux être en toi en même temps.

Ses yeux se voilèrent. Elle prit un air profondément peiné.

- Et tu appelles ça de l'amour ?

Il fronça les sourcils, un relent violent de sa propre sueur lui parvenant.

- Oui.

Il articula cette petite syllabe de rien du tout avec difficulté, sentant qu'un piège se refermait sur lui.

- Donc, pour toi, l'amour c'est posséder l'autre ?
- ... non, enfin, oui, enfin je ...

Il ne savait plus bien ce qu'il pensait, ni s'il devait dire ce qu'il pensait ou ce qu'elle voulait entendre, ni si elle s'attendait vraiment à quelque chose.

- Tu m'aimes mal.

Et elle se leva. Et elle passa devant lui. Et elle ne le regarda pas. Et elle commençait à quitter la pièce.
Il la perdait.
Il la retint par le bras.

- Oui, mais je t'aime quand même.

Choquée par son geste, elle le dévisagea, incrédule.

- Moi, je ne joue pas. Ou si je le fais, c'est carte sur table.
- Tu dis n'importe quoi.

Et elle se dégagea.
Il la rattrapa.

- Non. Comme toujours, je dis la vérité. Tout ce que je ressens je te le dis, toutes mes peurs, je te les confie. Ma maladresse elle est honnête.
- Et moi je triche, c'est ça ?
- Toi tu connais les règles, tu les as comprises et tu sais les appliquer, mais tu préfères les transgresser.

Piquée au vif, d'un mouvement sec, elle se dégagea, et elle se rassit.
Lui ne bougea pas.

- Ton amour est malhonnête. Peut-être que tu m'aimes de la bonne façon, mais tu ne le fais pas à ta façon. Tu ne te livres pas, je me dévoile complètement.

Elle resta silencieuse. Manifestement, elle réfléchissait à ce qu'il venait de lui dire.
Quand elle reprit la parole sa voix tremblait.

- Je t'aime comme il faut.
- Mais pas comme il faudrait.

Ils se turent.

- Quel est le pire ? Aimer sans aucune règle ou aimer en les respectant trop ?

Un nouveau silence.
Un long silence.
Une main attrapa l'autre.
Et le silence continua.

# Posté le mardi 19 décembre 2006 17:56

Modifié le mercredi 20 décembre 2006 04:23

A ma petite Sarah.

Trente-cinq ans que je suis dans ce monde.
Trente-cinq années, ce n'est rien du tout. Ce n'est même pas la moitié d'une vie.
A trente-cinq ans je me retrouvais dans cette tranche d'âge ingrate et cruelle qui annonce les derniers efforts vers le sommet avant de glisser lentement de l'autre côté, sans pouvoir se raccrocher à rien. Ces trente-cinq années annonçaient l'ultime lutte, le combat final avant que ce ne soit la vie qui me porte tout doucement, au niveau où j'aurais su me hisser.
C'est pour cela qu'à trente cinq ans, je me sentais seul. Comme le coureur qui, loin d'être parvenu au bout de sa course, aperçoit tout de même la ligne d'arrivée au loin. Comme le coureur qui sent que c'est le moment de réfléchir à la stratégie à adopter pour l'atteindre cette foutue ligne, qui sent qu'il doit rapidement choisir une vitesse adaptée pour terminer comme il se doit, sans être arrêté sur le bord de la route par un point de côté, ou une crampe.
A trente-cinq ans, tous mes choix paraissaient cruciaux. J'étais subitement devenue angoissé.
Le moindre mouvement me semblait pouvoir entraîner d'insoupçonnable conséquence et d'interminables films se projetaient dans ma tête.
Les horloges et leur tic-tac étaient devenu mes plus grands ennemis. Je ne supportais plus d'entendre, ne serait-ce qu'un soupir de la part de ses étranges machines qui mesuraient le temps.
Car leurs bruissements réguliers ne me rappelaient que le temps qui passe, inexorable, fatale, perdu à jamais. Les trotteuses semblaient même accélérer leur course.
Tic, au revoir, c'est fini. Tac, le temps filait. Tic, tu sens comme les minutes se désintègrent? Tac, encore une seconde qui se consume sous tes yeux.
Plus de portable, plus de montre, plus de réveils, plus d'horaires respectées à la minute.
Le temps était alors à la fois présent et absent.
Fatal car je le fuyais, mais brumeux car j'en avais perdu la notion. Comme une menace omniprésente et diffuse.
C'est dans cet état d'esprit que j'entrais finalement dans un café, en début d'un après midi d'hiver.
Mes doigts, mes joues, mes pieds, mon nez et mes oreilles rougis par le froid,accueillirent la douce chaleur des lieux comme une récompense amplement méritée.
Bafouillant un vague bonjour à la vielle gérante, je traversai rapidement la salle et le nuage de fumée qui l'emplissait pour prendre place sur une banquette située dans le fond.
Otant mon manteau, je m'assis, m'accoudai à la petite table qui me faisait face, et arrêtai mon regard sur le paysage qui s'offrait à moi.
Odeur de café, de chocolat chaud, lumière tamisée, bourdonnement léger, presque imperceptible des conversations. Et la fumée des cigarettes dansant lentement dans la lumière, s'élevant, retombant et fuyant devant les courants d'air de l'entrée d'un client.
J'étais hypnotisé par ce doux nuage soufflé hors des bouches qui renvoyait, tout en se mouvant doucement au rythme d'une musique que chacun imaginait, une odeur étrange de fumée sucrée.
Je n'aime généralement pas l'odeur de la cigarette. Mais je devais avouer qu'ici le spectacle qu'elles offraient en se consumant semblait jouer un rôle essentiel dans l'atmosphère hors du temps de ce lieu.
Hors du temps.
Voilà ce qui me plaisait tant dans les volutes de fumée. Ils ne respectaient rien.
Leurs vies pourtant éphémères se prolongeaient, sans jamais vraiment disparaître. Leurs parcours n'offraient aucune logique.Leurs apparences changeaient sans cesse. Ni le temps, ni l'espace ne les retenaient, ils paraissaient libres, tout simplement.
J'observais toujours leurs déplacements irréguliers quand la gérante s'approcha de ma table pour que je passe ma commande. Je demandais un café, elle retourna derrière son comptoir et revint bien vite amenant la tasse fumante qu'elle déposa devant moi.
D'un mouvement instinctif, je l'attrapai à deux mains et la rapprochai de moi. Mes doigts encore engourdis se brûlèrent au contact de la paroi blanche, mais je ne les retirais pas, laissant la chaleur s'insinuer doucement le long de mes mains.
Une odeur forte et sombre s'en dégageait, annonçant à mes papilles la saveur qui envahirait bientôt ma bouche.
Fébrilement, je pris l'enveloppe de papier qui emprisonnait les deux morceaux de sucre, les libérai d'une déchirure sèche et les plongeais au fond de la tasse.
Puis, remuant doucement, je revins à mes contemplations fiévreuses.
Deux hommes entrèrent soudain et s'assirent à une table proche de la mienne, l'un face à moi, l'autre de dos.
Mon regard fut attiré par le visage fermée et sombre qui s'offrait à moi. Des bribes de conversations me parvenaient.
Ce n'est qu'une mauvaise passe. Une de perdue, dix de retrouvée. Elle le regrettera, j'en suis sûr. Pourquoi elle me fait ça ? Oublie-la. Je comprends rien. Bois ton café.
La voix tremblante de l'homme encore amoureux venait de celui qui n'offrait à ma vue que son dos et sa nuque.
Je me retrouvai ainsi l'étrange témoin d'un c½ur brisé anonyme. Sa peine me touchait, mais me glissait dessus comme une petite averse l'aurait fait. Je ne m'impliquais pas dans les déboires sentimentaux de cet inconnu. J'écoutais seulement, fasciné de partager un morceau de vie sans y prendre part.
Leur conversation cessa bientôt, et après avoir bu leur café en silence, ils s'en allèrent, l'un soutenant l'autre d'une main posée sur l'épaule.
Mon regard balaya la salle et s'arrêta alors sur une jeune femme, d'une vingtaine d'année. Le moindre de ses mouvements traduisaient la nervosité qu'elle ressentait.
Les jambes croisés, l'une tremblant de manière régulière sur l'autre, mordant ses lèvres, et fumant cigarette sur cigarette.
Son regard revenait sans cesse à la porte d'entrée. Et sitôt qu'il la rencontrait, il se détournait vivement. Chaque entrée la faisait se dresser sur sa chaise, et chaque inconnu qui décevait son attente recevait un regard noir.
Qui pouvait-elle attendre ? Mon esprit vagabonda au rythme de l'immensité des possibles, me donnant un délicieux vertige.
Elle croisa mon regard, se rendant compte à peine de l'avoir fait, et alluma une nouvelle cigarette.
J'étais encore le témoin transparent d'une vie dont le passé ou l'avenir ne m'importait guère. Seul le moment présent sans aucun indice que l'attitude de la personne m'intéressait.
Et je passai le reste de l'après midi à contempler mes semblables qui m'apparaissaient si différents. Perdu au milieu de leur propre vie, ils luttaient contre un courant invisible qui les portait malgré eux.
Ayant perdu la réelle conscience du temps, je ne vis pas le jour tirer sa révérence, et laisser place à un crépuscule nuageux.
C'est à ce moment là que je la remarquai.
Différente.
Assise à quelques tables de la mienne, elle me jetait sans cesse des regards furtifs, sans réellement me voir.
Rapide et précise, elle dessinait.
Surpris d'être devenu, sans m'en rendre compte, le sujet inspirant d'un croquis, je fis mine de n'avoir rien remarqué, et prit, malgré moi, une pose bien plus théâtrale que d'ordinaire.
Je sentais ce regard sur moi, et plus aucun de mes gestes n'étaient naturels : je me sentais jugé.
Une dizaine de minutes –ou plus ?- passa avant qu'elle ne semble terminer son croquis.
Et contre toute attente, elle se leva, attrapa son sac au passage, et s'approcha de moi.

- Tenez, c'est pour vous, me dit-elle en me tendant le bout de papier.

Je pris l'air surpris.

- Pardon ?
- Je me suis permis de faire votre portrait, rapidement. Et j'offre toujours ce genre de travail à la personne qui m'a inspiré.
- C'est gentil, fis-je en tendant la main.
- Je suis très contente de moi, vous savez, fit-elle sans me donner le dessin. Je pense que c'est le portait le plus ressemblant que vous n'aurez jamais de vous.
- Ah bon ? J'aimerais bien voir ça, répondis-je, curieux.
- Je vous ai remarqué dès que je suis rentré.
- Ah bon ? Répétais-je. Et pourquoi cela ?
- Vous êtes d'une transparence extraordinaire.

Je reçu la remarque froidement, sans ciller.

- Vous êtes très forte, mademoiselle. Bravo, vous avez remarqué quelqu'un de transparent.

Elle me regarda un moment sans répondre.

- Je ne sais pas ce que vous fuyez monsieur, mais vous êtes en train de vous fuir vous-même.
- Laissez-moi deviner, vous venez d'avoir votre licence de psychologie.
- Non. Je vous ai simplement obersver tout l'après midi plonger dans la vie des autres, pour ne pas affronter la votre.

Elle sembla vouloir dire autre chose, se ravisa, posa le croquis sur la table et sortit précipitamment du café.
Surpris, je restai un moment à fixer la porte qui venait de se refermer sur elle.
Enfin, je pris le croquis et un frisson me parcourut le corps.
Elle avait raison.
A la vue du portrait, son discours devint clair. Je compris ses paroles comme son silence.
Elle avait su me saisir dans le moindre détail. Mon état d'esprit même pouvait se lire à travers les coups de crayons.
Emu aux larmes, je contemplais le travail de la personne qui m'avait le mieux cerné.
Celle qui, certainement, serait la seule à me comprendre.
Non, je n'essayais pas de la rattraper.
Elle était trop bien pour moi.
Au lieu de ça, j'observais son dessin encore et encore, jusqu'à m'en donner le vertige.
Ce croquis sonnait le réveil de ma longue hibernation à mes cacher du temps.
Je compris enfin qu'en fuyant les montres et les horloges, je n'échappais à rien.
Au contraire, c'était le temps qui m'échappait. C'était lui qui continuait sa route, et me laissait derrière.
Le sourire aux lèvres, mon regard brillant de larmes heureuses demeurait absorbé par le dessin, à travers lequel je revoyais encore sa créatrice.
D'une main experte, elle avait dessiné l'intérieur du café, ma table, ma banquette, ma tasse de café froid, et avait même reproduit le tableau derrière moi.
En revanche ...

Elle ne m'avait pas dessiné.

# Posté le mercredi 10 janvier 2007 16:39

Modifié le jeudi 11 janvier 2007 01:13

Un dernier au revoir

Un dernier au revoir
Carmen s'assoit dans le train. Elle pose son sac sur le siège à côté d'elle, mais ne prend surtout pas place près de la fenêtre. La vitesse lui fait trop peur.
Outre son prénom, le physique de Carmen rappelle ses origines espagnoles : ses épais cheveux noirs, ses yeux humides, son nez allongé et la robe noire qu'elle porte. Pourtant, en prenant place dans ce train, elle n'a absolument pas conscience d'être ce cliché espagnol déambulant à travers le monde, identifiable au premier coup d'½il.
Non, Carmen est juste elle-même.
Quand on la regarde, on sent l'humilité dans ses geste, on reconnaît l'intelligence du c½ur dans son comportement, on lui fait confiance au premier regard : elle fait parti de ces gens qu'on trouve maternels.
Sans se douter des ondes de protection qu'elle dégage, elle observe le monde autour d'elle, et admet qu'elle ne le comprend pas toujours.
Elle est dans ses méditations solitaires lorsque l'arrivée de trois adolescents la sort soudainement de ses rêveries.
Ce n'est pas tant le fait qu'ils fassent du bruit qui l'interpelle, ni qu'ils rient terriblement fort.
Non.
Si soudain, elle ouvre les yeux plus grands et sent son c½ur se serrer, c'est parce que l'un d'eux ressemble étrangement à Pablo.
Au début, elle n'en est pas sûre. Elle si souvent vu le fantôme de son fils s'accrocher à des visages qu'elle sait bien qu'elle peut se tromper.
Et puis elle jette un nouveau coup d'½il à celui qui est assis sur la rangée de droite, du côté de la fenêtre et face à elle.
Ce sont les mêmes yeux d'un brun ambré et profond, le même nez allongé, la même bouche à la lèvre supérieure fuyante, la même façon de sourire, et même lorsque ses yeux se perdent dans le vide, elle croit voir Pablo rêver à travers lui.
Il a senti qu'elle le regardait, alors leurs regards se croisent, et elle ne sait pas trop si c 'est à cause de la gêne ou de l'émotion qu'elle à détourné les yeux. Pendant quelques instants, elle a cru rencontrer le fils que la vie lui a enlevé cinq ans auparavant.
Pourtant, elle le regarde à nouveau.
Elle a besoin de le regarder, elle veut presque croire que c'est lui, ou en tous cas, toucher du bout des doigt, ou du bout des yeux, l'être qu'elle a tant aimé.
Elle sent le train démarrer en même temps que son c½ur s'emballe : le voyage va être douloureux et intense.
Une image lui vient soudainement en tête. Pablo âgé de trois ans, marchant à travers la cuisine, et tombant à plat ventre. Elle croit même encore entendre les pleurs de son enfant.
Ca va aller, mon amour, il a bobo où le bébé à sa maman ? Maman, elle fait un bisou et le bébé il a plus mal, pas vrai mon c½ur ?
Et puis il lui semble sentir le goût des larmes salées à travers le baiser qu'elle posa sur ses joues humides. Elle revoit le sourire, à travers les pleurs de l'enfant qui veut montrer qu'il est fort.
Et puis le visage de Pablo à dix-sept ans. Les yeux fermé, la bouche close, la peau blanche et froide dans cette boite en bois. Les traits apaisés, mais les sourcils froncés.
C'est le goût de ses propres larmes qui la ramènent soudain à la réalité.
Elle ne veut pas qu'on la voit pleurer et s'essuie rapidement les yeux avec un mouchoir.
Le jeune qui ressemble tant à Pablo écoute de la musique.
Il regarde le paysage défiler devant ses yeux, et semble porter par les notes qu'il écoute.
Pablo ? Un Pablo tombé du ciel ?
Elle sait que ce n'est pas lui. Et pourtant.
Et pourtant...
Sans trop savoir pourquoi, elle saisit sa trousse à maquillage et la garde entre ses mains.
Elle l'observe, et réfléchit.
Se faire belle ? Pourquoi ? Pour qui ?
Elle range la trousse et regarde Pablo à nouveau, ou celui par qui il se manifeste.
Il bouge lentement sa tête, au rythme de la mélodie qui lui parvient.
Ce front, cette mâchoire, ces mains...
Il sent son regard et lui lance le sien. Elle détourne les yeux.
Pourtant, elle sait qu'il a compris.
En la regardant ces quelques secondes yeux dans les yeux, il a senti tout ce qu'il représentait, il a compris le poids qu'elle mettait sur ses épaules : ressembler à son fils, et ne rien faire d'autre. Surtout ne pas la détromper. Surtout ne pas détruire ce cadeau en faisant quelque chose que Pablo n'aurait pas fait.
Sans le regarder, elle le supplie du plus profond de son être de lui laisser Pablo encore un peu.
Elle sent au creux de sa paume le contact de la main froide et sans vie qu'elle a serré une dernière fois.
Respirant profondément, elle le regarde à nouveau.
Il se tient comme Pablo se tenait, le menton posé au creux de sa paume, et le coude contre le rebord de la fenêtre.
Cette nuque, cette peau, ces cheveux...
Elle le reconnaît.
Alors, sans prononcer le moindre mot, elle lui dit tout.
Combien c'est dur sans lui, comme ça a été dur de retourner dans sa chambre, comment elle essaie de se changer les idées, comment son père l'a quitté. Elle lui dit qu'elle l'aime, qu'elle ne l'oublie pas, que tous les soirs avant de s'endormir, elle imagine mille façons de la sauver, mais qu'au lever du jour, il n'est jamais revenu. Elle lui demande de l'attendre, lui dit qu'elle le rejoindra un jour, qu'elle lui chantera ses berceuses dans un espagnol rauque et profond. Elle lui explique qu'elle a peur qu'il soit seul sans personne pour le soigner, qu'elle a peur qu'il ait froid, ou trop chaud, qu'elle a peur que personne ne puisse l'emmener voir la mer.
Dans un dernier soupir, tandis que le train s'arrête, elle lui dit de ne pas s'inquiéter, de l'attendre et qu'elle l'aime.
Le jeune et ses amis se lèvent. Le c½ur serré, elle le regarde partir ... encore une fois.
Au revoir...

En sortant du wagon, il se demande qui est cette femme qui le regardait sans cesse, avec ses yeux humides et sa robe noire.
Il ne sait pas pourquoi, il ne sait pas comment, mais quand elle posait les yeux sur lui, le temps de quelques secondes, ils semblaient moins sombres...

# Posté le mardi 01 mai 2007 17:25

Modifié le mercredi 02 mai 2007 11:53

Lucienne

Lucienne releva la tête au moment où elle entendit des pas s'approcher de sa chambre. Des voix étouffées accompagnaient le bruissement régulier des pas contre le sol.
On était jeudi!
Elle avait oublié, une fois de plus.
Sa mémoire lui faisait défaut, et il était vrai que les jours de la semaine en étaient les premières victimes.
Elle grogna légèrement, et appuyée sur sa vieille canne, elle se leva doucement pour aller ouvrir la porte, à laquelle sa fille et ses enfants n'allaient pas tarder à frapper.
En effet, le temps qu'elle parcourt les quelques mètres qui séparaient son fauteuil de l'entrée, trois coups sonores retentirent.
"Je ne suis quand même pas sourde" pesta-t-elle en dévérouillant la porte.
Elle se trouva alors nez à nez avec Sophia, sa fille, ainsi que ses deux petits-enfants dont elle oubliait toujours le nom mais qu'elle n'aimait pas de toutes façons. Deux garnements incorrigibles qui affichaient un sourire hypocrite dans l'espoir de recevoir de l'argent en échange très certainement.

- Bonjour, maman, lança Sophia dans un sourire, c'est nous!
- Comme tous les jeudis, répondit sèchement Lucienne, tu parles d'une surprise.

Le sourire de Sophia se figea un instant, mais elle le recomposa aussitôt.

- Camille, Anthony, dîtes bonjour à Mémé Lucienne

S'approchant timidement, ils balbutièrent un "bonjour" gênés et reculèrent aussitôt.
Lucienne les observa un moment. Quelques secondes passèrent sans que personne ne parlent ou ne bougent.

- Tu ... tu nous fais entrer, maman? Demanda gentiment Sophia avec un maigre sourire.
- Oui, allez, entrez, je n'ai rien de mieux à faire, de toutes façons.

Sans prendre la peine d'attendre leur réaction, Lucienne fit demi-tour et retourna s'assoir dans son fauteuil, face à la télévision qui diffusait un soap quelconque, où Kelly tentait désepéremment, entre deux soupirs de lamentation, de faire comprendre à Brian qu'il était le père.

- Asseyez-vous dans le canapé, mes chéris, conseilla Sophia.

Les enfants s'exécutèrent tandis que leur mère refermait doucement la porte. Lucienne ne détourna la tête de l'écran que pour lancer à son petit-fils, d'un air rêche:

- Et pas de pieds sur mon sofa!

Satisfaite devant la mine déconfite de ses descendants, elle retourna à sa télévision.

- Je t'ai apporté des fleurs, maman, lança Sophia depuis la cuisine. Où as-tu mis le vase que je t'ai apporté le mois dernier?
- J'ai du le casser, répondit Lucienne les yeux rivés à l'écran, je ne supportais pas les couleurs de toutes façons.

Il lui sembla entendre un léger soupir.

- C'est pas grave, je vais prendre celui-là.

Sophia revint de la cuisine avec un vieux vase qui semblait dater du début du siècle.

- Attention ma fille! S'écria Lucienne en voyant l'objet. Maladroite comme tu es, tu vas me le casser! Et j'y tiens beaucoup! Il appartenait ...
- ... à ta mère qui le tenait elle même de sa mère, je sais, répondit Sophia dans un soupir. Je fais attention, ne t'inquiètes pas.

Mais Lucienne ne la lâcha pas des yeux, et l'observa d'un air suspicieux jusqu'à ce que le pot soit posé en sécurité, avec les fleurs dedans.

- Et voilà! Ca égaye la pièce, non?
- Si tu le dis.

Sophia faisait manifestement de grands efforts pour garder son calme et sa bonne humeur. Aussi, elle s'assit à côté de ses enfants, sans répondre.

- Les enfants, donnez votre cadeau à mémé.

Camille et Anthony tendirent timidement deux dessins par dessus la table basse. Lucienne leur arracha des mains et contempla les chef d'oeuvre, l'air mauvais.

- C'est toi qui a fait ça? Demanda-t-elle à Camille d'un ton sans réplique.

La petite acquiessa.

- Eh ben dis donc, on peut dire que tu as une sacrée manière d'harmoniser les couleurs!

Camille se tourna vers sa mère, interloquée, manifestement touchée par la remarque. Sophia lui prit la main sans rien dire.

- Quant à toi, jeune homme, l'orthographe n'a pas l'air d'être ton fort. Il y a deux "n" à Lucienne!
- Oh, tu sais, Anthony se débrouille plutôt bien à l'école. Mais c'est vrai qu'il est particulièrement douée pour les maths.

Le jeune garçon croisa le regard de sa grand-mère, un pauvre sourire aux lèvres, partagé entre la modestie, et la crainte d'une prochaine remarque cinglante, qui ne tarda pas à arriver.

- Ah? Il réussira peut-être mieux que son père.

Elle posa négligemment les dessin sur la table basse.
On n'entendait plus que la voix hystérique de Kelly qui ne trouvait décidemment pas les mots pour tout avouer à Brian. Un silence pesant s'installait peu à peu lorsque Lucienne aboya:

- Tu pourrais peut-être faire du thé?!

Sophia se leva d'un bond, comme si elle avait reçu une décharge électrique, et se précipita dans a cuisine.

- Oui, bien sûr, j'y vais.
- Et ne casse rien.

Aux dialogues creux du soap se superposèrent les bruits de vaiselle et de l'eau qui chauffe.
L'air craintif, Camille et Anthony se tenaient au fond du canapé comme s'ils voulaient disparaître entre les coussins pour ne déranger personne. Tout en suivant son émission, Lucienne leur lançait de temps à autre des regards en coin, satisfaite, cependant, de l'effet qu'elle avait sur eux.

- Rentre ton t-shirt dans ton pantalon espèce de débraillé, lança-t-elle à Anthony tandis que Sophia revenait de la cuisine avec un plateau contenant deux tasses fumantes et deux verres de jus de fruit.
- Non, non, c'est comme ça ques le vêtements se portent de nos jours, maman, dit Sophia en posant le plateau sur la table basse.
- Quelle idée! Je comprends mieux pourquoi tes enfants sont toujours malades! De mon temps, on s'habillait mieux que ça, et on prenait jamais froid!

Sophia sembla inspirer profondément, cherchant une force intérieure pour supporter les remarque de sa mère jusqu'à ce qu'elle quitte la maison de retraite. Finalement, elle tendit les verres à ses enfants, posa une tasse de thé devant Lucienne, prit la sienne et se rassit dans le canapé. Elle ne souriait plus, elle n'essayait manifesement plus de paraitre agréable et soufflait sur son thé, le visage fermé.

- Buvez, les enfants, leur dit-elle sèchement
- Tu aurais pu prendre des biscuits, soupira Lucienne tout en se levant.

A pas lents et précautionneux, elle partit dans la cuisine et revint avec une vieille boîte métallique qu'elle secoua sous le nez de ses petits-enfants.

- Un chacun! S'écria-t-elle.

Et dès que les enfants se furent servi, elle referma la boîte dans un claquement sec et la posa sur l'accoudoir de son fauteuil, comme un chien gardant farouchement son os.

- Mâche-bien, aboya-t-elle à l'adresse de Camille.

Le silence ce fit à nouveau. Chacun but rapidement son thé ou son jus de fruit et bientôt Sophia regarda sa montre.

- Bon, on va y aller, fit-elle en se levant. Les enfants ont cours de natation dans un quart d'heure.

Lucienne eut à peine le temps de réagir que sa fille et ses petits enfants l'avaient embrassé et se dirigeaient vers l'entrée.
Elle les suivit péniblement en ronchonnant.

- Allez, dépêchez-vous, vous allez être en retard! Grogna-t-elle.

Les enfants passèrent devant. Sophia les suivit.
Lucienne les regarda depuis le seuil s'éloigner, lorsque n'y tenant plus, elle s'écria:

- Sophia! Sophia, attends!

La jeune femme se retourna et revient sur ses pas.

- Oui, maman?

La vieille la regarda l'air anxieux, l'inquiétude sur son visage creusant un peu plus ses rides. C'est avec des trembements dans la voix qu'elle demanda finalement.

- Vous reviendrez, hein?

Ses yeux brillaient de peur.
Sophia souria de soulagement.

- Oui, maman. Jeudi prochain, comme tous les jeudi.

Et embrassant sa mère, elle rejoint ses deux enfants, les prit chacun par un main et sortit du batîment sous le regard finalemet soulagé de Lucienne.

# Posté le samedi 04 août 2007 07:23