Trente-cinq ans que je suis dans ce monde.
Trente-cinq années, ce n'est rien du tout. Ce n'est même pas la moitié d'une vie.
A trente-cinq ans je me retrouvais dans cette tranche d'âge ingrate et cruelle qui annonce les derniers efforts vers le sommet avant de glisser lentement de l'autre côté, sans pouvoir se raccrocher à rien. Ces trente-cinq années annonçaient l'ultime lutte, le combat final avant que ce ne soit la vie qui me porte tout doucement, au niveau où j'aurais su me hisser.
C'est pour cela qu'à trente cinq ans, je me sentais seul. Comme le coureur qui, loin d'être parvenu au bout de sa course, aperçoit tout de même la ligne d'arrivée au loin. Comme le coureur qui sent que c'est le moment de réfléchir à la stratégie à adopter pour l'atteindre cette foutue ligne, qui sent qu'il doit rapidement choisir une vitesse adaptée pour terminer comme il se doit, sans être arrêté sur le bord de la route par un point de côté, ou une crampe.
A trente-cinq ans, tous mes choix paraissaient cruciaux. J'étais subitement devenue angoissé.
Le moindre mouvement me semblait pouvoir entraîner d'insoupçonnable conséquence et d'interminables films se projetaient dans ma tête.
Les horloges et leur tic-tac étaient devenu mes plus grands ennemis. Je ne supportais plus d'entendre, ne serait-ce qu'un soupir de la part de ses étranges machines qui mesuraient le temps.
Car leurs bruissements réguliers ne me rappelaient que le temps qui passe, inexorable, fatale, perdu à jamais. Les trotteuses semblaient même accélérer leur course.
Tic, au revoir, c'est fini. Tac, le temps filait. Tic, tu sens comme les minutes se désintègrent? Tac, encore une seconde qui se consume sous tes yeux.
Plus de portable, plus de montre, plus de réveils, plus d'horaires respectées à la minute.
Le temps était alors à la fois présent et absent.
Fatal car je le fuyais, mais brumeux car j'en avais perdu la notion. Comme une menace omniprésente et diffuse.
C'est dans cet état d'esprit que j'entrais finalement dans un café, en début d'un après midi d'hiver.
Mes doigts, mes joues, mes pieds, mon nez et mes oreilles rougis par le froid,accueillirent la douce chaleur des lieux comme une récompense amplement méritée.
Bafouillant un vague bonjour à la vielle gérante, je traversai rapidement la salle et le nuage de fumée qui l'emplissait pour prendre place sur une banquette située dans le fond.
Otant mon manteau, je m'assis, m'accoudai à la petite table qui me faisait face, et arrêtai mon regard sur le paysage qui s'offrait à moi.
Odeur de café, de chocolat chaud, lumière tamisée, bourdonnement léger, presque imperceptible des conversations. Et la fumée des cigarettes dansant lentement dans la lumière, s'élevant, retombant et fuyant devant les courants d'air de l'entrée d'un client.
J'étais hypnotisé par ce doux nuage soufflé hors des bouches qui renvoyait, tout en se mouvant doucement au rythme d'une musique que chacun imaginait, une odeur étrange de fumée sucrée.
Je n'aime généralement pas l'odeur de la cigarette. Mais je devais avouer qu'ici le spectacle qu'elles offraient en se consumant semblait jouer un rôle essentiel dans l'atmosphère hors du temps de ce lieu.
Hors du temps.
Voilà ce qui me plaisait tant dans les volutes de fumée. Ils ne respectaient rien.
Leurs vies pourtant éphémères se prolongeaient, sans jamais vraiment disparaître. Leurs parcours n'offraient aucune logique.Leurs apparences changeaient sans cesse. Ni le temps, ni l'espace ne les retenaient, ils paraissaient libres, tout simplement.
J'observais toujours leurs déplacements irréguliers quand la gérante s'approcha de ma table pour que je passe ma commande. Je demandais un café, elle retourna derrière son comptoir et revint bien vite amenant la tasse fumante qu'elle déposa devant moi.
D'un mouvement instinctif, je l'attrapai à deux mains et la rapprochai de moi. Mes doigts encore engourdis se brûlèrent au contact de la paroi blanche, mais je ne les retirais pas, laissant la chaleur s'insinuer doucement le long de mes mains.
Une odeur forte et sombre s'en dégageait, annonçant à mes papilles la saveur qui envahirait bientôt ma bouche.
Fébrilement, je pris l'enveloppe de papier qui emprisonnait les deux morceaux de sucre, les libérai d'une déchirure sèche et les plongeais au fond de la tasse.
Puis, remuant doucement, je revins à mes contemplations fiévreuses.
Deux hommes entrèrent soudain et s'assirent à une table proche de la mienne, l'un face à moi, l'autre de dos.
Mon regard fut attiré par le visage fermée et sombre qui s'offrait à moi. Des bribes de conversations me parvenaient.
Ce n'est qu'une mauvaise passe. Une de perdue, dix de retrouvée. Elle le regrettera, j'en suis sûr. Pourquoi elle me fait ça ? Oublie-la. Je comprends rien. Bois ton café.
La voix tremblante de l'homme encore amoureux venait de celui qui n'offrait à ma vue que son dos et sa nuque.
Je me retrouvai ainsi l'étrange témoin d'un c½ur brisé anonyme. Sa peine me touchait, mais me glissait dessus comme une petite averse l'aurait fait. Je ne m'impliquais pas dans les déboires sentimentaux de cet inconnu. J'écoutais seulement, fasciné de partager un morceau de vie sans y prendre part.
Leur conversation cessa bientôt, et après avoir bu leur café en silence, ils s'en allèrent, l'un soutenant l'autre d'une main posée sur l'épaule.
Mon regard balaya la salle et s'arrêta alors sur une jeune femme, d'une vingtaine d'année. Le moindre de ses mouvements traduisaient la nervosité qu'elle ressentait.
Les jambes croisés, l'une tremblant de manière régulière sur l'autre, mordant ses lèvres, et fumant cigarette sur cigarette.
Son regard revenait sans cesse à la porte d'entrée. Et sitôt qu'il la rencontrait, il se détournait vivement. Chaque entrée la faisait se dresser sur sa chaise, et chaque inconnu qui décevait son attente recevait un regard noir.
Qui pouvait-elle attendre ? Mon esprit vagabonda au rythme de l'immensité des possibles, me donnant un délicieux vertige.
Elle croisa mon regard, se rendant compte à peine de l'avoir fait, et alluma une nouvelle cigarette.
J'étais encore le témoin transparent d'une vie dont le passé ou l'avenir ne m'importait guère. Seul le moment présent sans aucun indice que l'attitude de la personne m'intéressait.
Et je passai le reste de l'après midi à contempler mes semblables qui m'apparaissaient si différents. Perdu au milieu de leur propre vie, ils luttaient contre un courant invisible qui les portait malgré eux.
Ayant perdu la réelle conscience du temps, je ne vis pas le jour tirer sa révérence, et laisser place à un crépuscule nuageux.
C'est à ce moment là que je la remarquai.
Différente.
Assise à quelques tables de la mienne, elle me jetait sans cesse des regards furtifs, sans réellement me voir.
Rapide et précise, elle dessinait.
Surpris d'être devenu, sans m'en rendre compte, le sujet inspirant d'un croquis, je fis mine de n'avoir rien remarqué, et prit, malgré moi, une pose bien plus théâtrale que d'ordinaire.
Je sentais ce regard sur moi, et plus aucun de mes gestes n'étaient naturels : je me sentais jugé.
Une dizaine de minutes –ou plus ?- passa avant qu'elle ne semble terminer son croquis.
Et contre toute attente, elle se leva, attrapa son sac au passage, et s'approcha de moi.
- Tenez, c'est pour vous, me dit-elle en me tendant le bout de papier.
Je pris l'air surpris.
- Pardon ?
- Je me suis permis de faire votre portrait, rapidement. Et j'offre toujours ce genre de travail à la personne qui m'a inspiré.
- C'est gentil, fis-je en tendant la main.
- Je suis très contente de moi, vous savez, fit-elle sans me donner le dessin. Je pense que c'est le portait le plus ressemblant que vous n'aurez jamais de vous.
- Ah bon ? J'aimerais bien voir ça, répondis-je, curieux.
- Je vous ai remarqué dès que je suis rentré.
- Ah bon ? Répétais-je. Et pourquoi cela ?
- Vous êtes d'une transparence extraordinaire.
Je reçu la remarque froidement, sans ciller.
- Vous êtes très forte, mademoiselle. Bravo, vous avez remarqué quelqu'un de transparent.
Elle me regarda un moment sans répondre.
- Je ne sais pas ce que vous fuyez monsieur, mais vous êtes en train de vous fuir vous-même.
- Laissez-moi deviner, vous venez d'avoir votre licence de psychologie.
- Non. Je vous ai simplement obersver tout l'après midi plonger dans la vie des autres, pour ne pas affronter la votre.
Elle sembla vouloir dire autre chose, se ravisa, posa le croquis sur la table et sortit précipitamment du café.
Surpris, je restai un moment à fixer la porte qui venait de se refermer sur elle.
Enfin, je pris le croquis et un frisson me parcourut le corps.
Elle avait raison.
A la vue du portrait, son discours devint clair. Je compris ses paroles comme son silence.
Elle avait su me saisir dans le moindre détail. Mon état d'esprit même pouvait se lire à travers les coups de crayons.
Emu aux larmes, je contemplais le travail de la personne qui m'avait le mieux cerné.
Celle qui, certainement, serait la seule à me comprendre.
Non, je n'essayais pas de la rattraper.
Elle était trop bien pour moi.
Au lieu de ça, j'observais son dessin encore et encore, jusqu'à m'en donner le vertige.
Ce croquis sonnait le réveil de ma longue hibernation à mes cacher du temps.
Je compris enfin qu'en fuyant les montres et les horloges, je n'échappais à rien.
Au contraire, c'était le temps qui m'échappait. C'était lui qui continuait sa route, et me laissait derrière.
Le sourire aux lèvres, mon regard brillant de larmes heureuses demeurait absorbé par le dessin, à travers lequel je revoyais encore sa créatrice.
D'une main experte, elle avait dessiné l'intérieur du café, ma table, ma banquette, ma tasse de café froid, et avait même reproduit le tableau derrière moi.
En revanche ...
Elle ne m'avait pas dessiné.